Le 47 Mai 2015 était vraiment une journée fantastique. Bon je sais que je dis très souvent ça, pour pratiquement tous les jours de la semaine, de mardi à lundi, de mai à février. Je n'aime pas vraiment avril et mars sans aucune raison particulière mais je les trouve ennuyeux, il pleut tout le temps. Je vous aurais bien parlé de moi mais je ne me rappelle pas très bien de qui je suis. Mon nom, prénom, et autres composantes de ma vie ont disparu de ma mémoire. J'ai tout oublié, ou presque, je me rappelle des trois derniers chiffres de mon compte bancaire mais le nom de la banque est une énigme qui est sûrement insoluble. Mes amis me surnomment Punky, enfin, ce ne sont pas vraiment mes amis, juste des compagnons de chambre. Après réflexion, je nous vois plus comme une grande famille dans notre asile. J'appartiens à la grande lignée des fous, un des derniers descendants de notre dynastie. Les experts préfèrent d'autres appellations : névrosés compulsifs, schizophrènes, personnalités bipolaires, tout un assemblage de mots leur permettant de justifier leurs longues années d'études.
L'asile est un endroit merveilleux. Je ne dois pas être vraiment objectif puisque j'y passe environ 99% de mon temps. Votre avis serait sûrement très différent, j'imagine que personne ne rêve de rentrer dans un asile pour tester les sommiers ; mais moi je m'y plais. J'aime beaucoup l'utilisation du point virgule, peu de personnes l'utilisent et en connaissent l'origine, enfin, je ne la connais pas non plus ; (un autre) je m'extasie devant n'importe quoi. C'est l'un des symptômes de ma présumée folie. Comme pratiquement tous les résidents de ma maison, je prétends être totalement normal alors que je sais très bien que c'est faux, accepter notre folie serait déjà un signe de normalité ce qui est en soit assez contradictoire. Il y a beaucoup de mes chers amis qui sont là de leur plein grès, ils n'ont jamais été déposés dans la catégorie des timbrés, ils ont juste peur de l'extérieur. Je fais partie des autres : les internés de force. Vous vous doutez sûrement que c'est à la suite d'un crime particulièrement odieux que j'en suis arrivé là. Je préfère ne pas parler de la charmante nuit d'amour que j'ai eu avec l'enfant de ma vie, il est très pudique, puis bon, on m'a toujours dis de ne pas bafouer le respect des cadavres.
L'asile est un endroit merveilleux. Je m'y plais tellement. J'occupe mon lit depuis dix-huit mois, quarante et un jours, trente-sept heures et deux secondes environ. Les premiers jours sont étranges à cause de l'appréhension mais on s'y fait très vite. C'est une prison en beaucoup plus accueillante avec beaucoup moins de risque : l'heure de la douche est bien moins redoutée. Si je devais résumer cet endroit en un mot, je pense que « émotion » résume bien la situation. C'est juste un assemblage plus intense d'amour, de haine, de peur que dans la vie normale sans toutes les inhibitions qui devraient les accompagner. Je me suis fait à cette vie, mon épanouissement est beaucoup plus important que dans votre semblant d'existence. Vous êtes fous de vouloir vivre comme vous le faites.
J'ai dit que vous étiez fous au dessus de ce saut de ligne non ? Après une légère vérification, je ne suis pas fou, j'ai bien dit que vous êtes fous. J'ai sûrement raison. Votre vie n'est qu'un assemblage de soumission et d'attente. Poursuivre un but sans vraiment le connaître, économiser toute sa vie pour se faire renverser par une voiture, faire un enfant qui n'a pas demander à venir au monde, verser des dons pour se donner bonne conscience, prier pour un dieu qui n'aurait pas montré trace de vie depuis la mort d'un bonhomme il y a quelque temps déjà ... J'aurais beau dire que votre partie du monde n'est qu'une aberration, rien n'y changera, le débat pourrait durer très longtemps encore, mais à quoi bon continuer, je suis juste un fou.


